Caravane Camus : ça passe ou ça casse?

À l'occasion de l'année camusienne célébrant le cinquantenaire de la mort de cet illustre écrivain français d'Algérie, tel qu'il se définissait lui même, une "Caravane Camus" organisée par le Club Camus Méditerranée en collaboration avec le Centre Culturel Algérien à Paris (CCA) devrait sillonner plusieurs villes algériennes et françaises, organisant des cercles de lecture et des projections de films dans le but de faire connaitre ou faire revivre cet homme, adulé par certains, méprisé par d'autres.

Les algériens, officiels et intellectuels ont toujours fait grief à Camus de n'avoir pas soutenu de manière forte, claire et sans ombrages la lutte pour l'indépendance de l'Algérie. Mais comment l'aurait-il fait, lui le pied noir qui ne cessait de mettre sur un même plan la ségrégation qui touchait les autochtones (les arabes, terme générique pour désigner les autochtones non français et non chrétiens) et les actions que menaient le FLN assimilées à du terrorisme barbare? Car pour Camus, une révolution se devait d'être pacifique sans recours aux attentats, d'où sa tristement célèbre phrase : je choisirai ma mère contre la justice. Cette phrase était une réponse à une question d'un étudiant algérien qui le pressait de faire connaitre ses positions sur la guerre de libération ou événements d'Algérie. Se disant fortement persuadé qu'une révolution pouvait se suffire d'être pacifique et aboutir à des résultats probants, et en reconnaissant le déni de justice fait aux arabes, il ne pouvait, dit il, si sa propre mère venait à être victime d'un attentat (attribué au mouvement nationaliste algérien), se solidariser d'une telle action, aussi juste soit elle.

Mais Camus n'est pas n'importe quel quidam! Il avait ce titre de responsabilité que faisait peser sur lui son aura et son talent et il s'en était servi à contre courant. Camus était un pur penseur colonialiste; il répugnait l'idée d'une indépendance totale de l'Algérie, car il ne se voyait pas vivre ailleurs que dans cette Algérie qui l'a vu naitre et a vu naitre ses parents, même si ce pays a été conquis par le feu et le sang et que des terres et des biens furent confisqués aux autochtones au profit des colons débarqués de France, Italie et Malte. Sa pensée, que ses écrits attestent, était française d'Algérie et non pas algérienne. Dans ses romans, comme "L'Étranger" ou "La Peste", il parle de l'arabe, donc de l'algérien de souche, sans lui donner d'identité, juste arabe. L'arabe faisait partie d'un décor imposé par la trame du roman, sans plus. (lire l'excellente réflexion de Edward Said "Albert Camus, ou l’inconscient colonial" http://www.monde-diplomatique.fr/2000/11/SAID/14483)

Est ce pour autant que les algériens doivent refuser le passage à cette caravane par l'Algérie? doit on ne plus lire Camus juste parce que ses positions étaient clairement en faveur de l'Algérie française? si tel est le cas, il ne nous resterait pas grand chose à lire ou a voir. Car qu'on le veuille ou pas, l'œuvre de Camus renseigne, de manière biaisée certes, sur la mentalité de l'époque, celle qui prévalait dans le rapport de force entre occupants et occupés.

Ainsi, décréter tout bonnement que le passage de cette caravane sonnerait le retour du lobby néo-colonial et des revanchards d'une Algérie française (http://annidal21.unblog.fr/2010/02/15/alerte-aux-consciences-anticolonialistes-face-aux-menees-du-lobby-neocolonial-autour-de-camus/) est on ne peut plus léger et profondément manipulateur. Même si des personnes respectables y ont apposés leur signature, refuser d'explorer Camus, autant pour réduire en poussière sa conception coloniale que pour critiquer son irresponsabilité intellectuelle, reviendrait d'une certaine façon à servir un jeu politique et intellectuel malsain sur fond de dissensions profondes entre Alger et Paris (bizarrement, le lien ci dessus renvoie au site web du parti des travailleurs, lequel site fut le premier à publier cette pétition).

C'est dans ce contexte de guerre larvée entre défendeurs et opposants que Yasmina Khadra, prolifique auteur et directeur du CCA sort de ses gonds et rue sur ceux qu'il appelle "des êtres forgés dans la suspicion chimérique, de grandes gueules aux bras écourtés, fainéants impénitents, terrés au fond des nullités et des absences insalubres, sordides jusque dans leurs «nobles» pensées" (http://www.lexpressiondz.com/article/3/2010-03-04/73731.html). À qui s'adressait Yasmina Khadra par ces mots crus? aux signataires de la pétition ou aux responsables qui semblaient le jeter en pâture, eux restant dans l'ombre attendant de voir la suite des évènements et des postures futures à prendre?

Alors, une bonne fois pour toute, que la "caravane" passe et Camus cessera d'aboyer.

1 Commentaires

  1. Tous ces remus pseudo-politiques sur notre scène politique ne reflètent qu'une seule chose, que nous pataugeons encore dans la dictature, une dictature instaurée par des soi-disons-partis-politiques, qui excèlent dans l'obscurantisme religieux ou idéologique, qui refusent que le peuple s'ouvre à la liberté de penser, ou qui ne trouvent tout simplement rien à débattre de concret! Des partis politiques (tous, sans exception) amorphes, qui ne savent qu'organiser des congrés à coûts de milliards pour désigner un vizir, ridicule, à l'uninanimité tout aussi ridicule, pour organiser d'autres congrés à coûts de milliards pour débattre de ce que nous devons lire, ce que nous devons écouter, ce que nous devons manger...et puis quoi encore?
    Sans les nullités, sans abrutissment des gens, que deviendraient-ils?

    je lis du CAMUS, je lis du FERAOUN, je lis du Amine ZAOUI, du Amine MAALOUF...Et je me délecte de lire plein d'autres auteurs que les cons de chez nous n'aiment pas!!!

    PEACE AND LOVE!

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